tikenjah1.jpgAnnoncé au Cameroun, en Mai 2008, à l’occasion d’une campagne anti-piraterie initiée par l’artiste Papillon, Tiken Jah sera bien là, mais ne participera finalement plus à aucun spectacle. Que s’est-il réellement passé ? Révélations. Une interview réalisée par Gaëlle Ngo Tjat

Qui est Tiken Jah Fakoly ? 

Tiken : moi je m’appelle Doumbié Moussa à l’état civil,je suis né en 1968, le 23 juin précisément et je suis natif du nord de
la Côte-d’Ivoire, dans une ville nommé Odienne qui se trouve à 850 km d’Abidjan à la  frontière entre le Mali et  

la Guinée. J’ai fais l’école primaire dans cette ville, et j’y ai formé mon premier groupe en 89. Je fais mon premier concert avec ce groupe en 1991. En 93, je sors mon premier album,  94 le deuxième, 96 le troisième, 99 le quatrième, le cinquième en 2000, le sixième en 2002, en 2004, le septième et le huitième, en 2007. J’ai obtenu trois disques d’Or en France où j’ai fais presque toutes les salles. Depuis 1998, je fais les concerts,  mon premier concert je l’ai fait sur une péniche qui s’appelle makara située en face de la bibliothèque François Mitterrand. J’ai joué un peu partout sauf  au Japon et en Chine où  je n’ai pas été. Voila un peu mon petit parcours en 15 années de carrière

 

Qu’est ce qui t’a amené à faire de la musique quand on sait que tu es issu d’une famille de forgerons ? 

Tiken : disons que j’aimais beaucoup danser. J’ai découvert en moi un talent de chanteur mais je n’ai pas chanté tout de suite parce que tout ce que j’écoutais comme musique à l’époque venait de
la Jamaïque et était chanté en anglais. Je me suis dit que ce n’était pas forcement une bonne idée. Mais quand Alpha a sorti son album en 82 qui était chanté en français et en malinké, je me suis dit je n’ai plus honte de chanter mes chansons en ma langue maternelle. J’ai alors commencé par parler des sujets qui concernaient la société dans laquelle je vivais, les griots et les forgerons qui n’avaient pas le droit de se marier par exemple, et à partir de 95 j’ai commencé à m’intéresser à la société ivoirienne en général.

 

D’où te vient alors le surnom de Tiken Jah Fakoly ? 

Tiken : disons que depuis l’école primaire, comme j’aimais le reggae tous mes potes m’appelaient Jah.  Et puis après, lorsque j’ai commencé la musique, c’était avec un jeune ghanéen qui s’appelait jahson Goeffrey .En voyant mon père m’appeler Tieny, ce qui signifie « petit garçon » dans ma langue maternelle, il a   commencé à m’appeler Tiken en voulant imiter mon père. Chaque fois je lui disais c’est Tieny et non Tiken, lui me disais je m’en fous je peux pas répéter Tieny donc je t’appelle Tiken et puis un jour j’ai trouvé que ça sonnait bien, j’ai décidé de le garder en reconnaissance de ce monsieur qui a été la toute première personne à m’accompagner à la guitare, car sans lui j’allais mettre du temps  pour avoir un guitariste…pour Fakoly, quand j’ai arrêté l’école, ma famille a voulu que je sois commerçant. Au cours d’un voyage entre
la Guinée et
la Côte-d’Ivoire, j’ai rencontré un vieux qui m’ parlé de l’histoire de mon ancêtre Fakoly Koumba Fakoly Daba, qui était le chef de guerre de l’empereur Soundjata Keita. Et donc, lorsque j’ai appris qu’il était mon ancêtre, et qu’à l’école on n’a pas trop parlé de lui, j’ai décide de prendre le nom pour qu’à chaque fois que j’ai la possibilité de m’exprimer, que je parle de lui

 

Où puises-tu ton inspiration ? 

Tiken : disons que mon inspiration vient des choses qu’il y a autour de moi, de ce que je vois, de ce que j’apprends. Je vérifie, si c’est vrai j’en parle. C’est surtout des paroles qui viennent du peuple, de la majorité qui n’a pas la possibilité de s’exprimer.

Par rapport à ton inspiration, tu es la victime de plusieurs indics (indicateurs, espions). Il  y a quelques mois tu as été déclaré personna non grata au Sénégal, comment est ce que tu as vécu cela ? 

Tiken : j’ai été choqué, parce que dans ma tête, je suis un africain, un africain d’origine ivoirienne. J’estime que quand je vais au Cameroun, je suis chez moi. Pareil quand je vais au Sénégal, surtout le Sénégal qui, depuis un moment porte un message panafricain. Donc pour moi je pouvais m’exprimer dans ce pays sur n’importe quel sujet et c’est ce que j’ai fait. J’y suis allé et j’ai appris là bas, que le président envisageait de positionner son fils comme successeur, j’ai dit que ce n’était pas un royaume. Le ministre de l’intérieur qui m’a interdit de séjour a été lui-même limogé. Je suis sûr que cette décision n’est pas venue du président car la fois où je l’ai rencontré en compagnie d’autres artistes, il nous a dit que les artistes doivent parler pour le peuple et non pour les chefs d’état, car lui en ce qui le concerne, il n’a pas envie que quelqu’un chante pour lui mais que les artistes chantent pour exprimer ce que le peuple dit. Quand tu entends cela tu te dis que cela ne peux pas venir de lui mais du ministre qui voulait lui plaire. Moi je suis impartial car je ne soutiens aucun parti même pas l’opposition car je pense qu’ils ont montré ce qu’ils étaient. Tous ceux qui sont arrivés au pouvoir ont fait pire que ceux qui étaient là,  donc il n’est pas question pour  moi de soutenir un parti politique. Je pense que j’ai été interdit de séjour par un ministre et j’espère juste que les autorités sénégalaises reviendront à la raison pour lever cette interdiction, car j’ai beaucoup de fans au Sénégal avec lesquels je voudrais communier.

 

Quelles est la  nature de  tes relations avec Alpha Blondy aujourd’hui ? 

Tiken : vous savez nous en tant qu’ivoiriens, Alpha Blondy n’est plus un modèle pour nous. C’est quelqu’un qui a trahi la mission du reggae en chantant Houphouët Boigny. C’est comme si un chanteur camerounais se met à chanter Paul Biya. Pour nous il ne fait plus partie du mouvement rasta parce que le rasta chante pour le peuple et non pour le dirigeant. Le rasta a chanté pour un seul dirigeant qui est Hailé Selassié, parce qu’il a posé des actes positifs sur le plan panafricain par rapport à l’émancipation de l’homme noir. On a l’impression qu’Alpha mange dans tous les plats. Il était avec Houphouët maintenant il est avec Gbagbo. Il va au Sénégal et soutient Wade, contre quelqu’un qui pourtant a parlé pour le peuple. C’est un artiste qui refuse de voir la réalité en face, qui refuse de voir qu’il a trahi le peuple. Et comme il dit lui-même, il ne m’aime pas. Ce qui ne me dérange pas. Si cela était arrivé dix ans avant, je me serais caché, mais maintenant Alpha Blondy n’est plus personne, même dans ses concerts. C’est le nom qui joue. Il n’a pas été constant dans le combat. Moi, le peuple me donne en achetant mes Cds, en venant à mes concerts, et j’ai obligation de ne pas le trahir. Quand tu vois la situation du peuple africain du nord au sud, de l’est à l’ouest, tu ne peux pas être en accord avec nos dirigeants, ça ressemble à une jalousie mal placée et son opposition ne m’arrêtera pas, car je ne suis pas à vendre aux hommes politiques. Il ferait mieux de venir pour que l’on s’unisse au lieu de m’insulter, car je suis un homme du peuple et il me le rend bien.

 

Et avec les autres artistes africains, quelles sont les relations que tu entretiens? 

Tiken : en Côte-d’Ivoire, à part Alpha (Alpha Blondy), on est des collègues, pas forcement des amis, mais on est ensemble. En France, j’ai connu Yannick Noah, à qui j’ai signé une autographe pour son fils qui est l’un de mes fans, parce qu’il s’entraîne avec ma musique.

J’ai de bons rapports avec tous les artistes car j’estime que l’on fait du bon boulot. On a cette obligation de s’entendre et de faire des choses ensemble

 

Qu’est ce qui t’a le plus marqué dans ton enfance ? 

Tiken : la danse. J’aimais beaucoup danser, et il parait que je le faisais très bien. Je pense que ce sont des périodes pendant lesquelles je me suis beaucoup éclaté.

 

Et depuis le début de ta carrière musicale, quel est le bon ou le mauvais souvenir qui t’a marqué ? 

Tiken : le bon c’est mon premier concert dans mon village natal en 97 à Odienne. Il y  avait presque 37 mille personnes et dans la foule je voyais des gens qui me traitaient de plaisantin, qui pensaient que je perdais mon temps et que je ne serais jamais un Bob Marley.

Le plus mauvais c’est l’année de la mort de mon père. On était tous gamins, moi j’avais 19 ans. C’est une période qui a été difficile pour moi et que je n’oublierai pas de sitôt.

 

Quel est e secret de ton humilité malgré ta célébrité qui s’étend bien au delà de nos frontières africaines ? 

Tiken : je connais les affiches de mon premier concert en 91. C’est moi qui ai tout fait et je les ai collé partout dans les rues avec certains copains. Je me suis vu monter petit à petit de mon village au Zénith en passant par l’Elysée Montmartre. Donc, quand on parcours ce chemin plein d’embûches et de problèmes, et qu’on arrive à ce stade, on se dit tout peut arriver un jour et vaut mieux rester cool. Je suis un artiste qui n’a pas été fabriqué par les médias mais par des actes concrets. Vous verrez que les artistes qui vont faire les stars, c’est ceux qui ont connu un succès sans frein. C’est eux qui pensent que rien ne peut leur arriver et le lendemain oups il n’existent plus. En 97,  j’ai fait l’auto-distribution de mes cassettes et quand tu vis tout cela, tu  ne peux pas avoir la grosse tête. Et puis le plus important, c’est que je fais du reggae qui est la musique des sans voix donc je ne peux pas dire que je chante pour le peuple et je dresse une barrière entre ce peuple là et moi.

 

Que penses-tu du Cameroun ? 

Tiken : j’aime beaucoup et ce depuis ma première visite, lors de la tournée en Afrique centrale que j’ai fait en 2003. Cette fois c’était pour soutenir un artiste camerounais qui m’a sollicité. Et même si je n’y croyais pas trop, je suis venu. Mais je pense que le problème de la piraterie, c’est un problème de l’Etat. Si il dit, il ne veut plus de piraterie, il n’y en aura plus. On a dit qu’on ne voulait plus voir le gens fumer le cannabis, ils ne le font plus.

 

Est-ce la procédure qu’on a mise en place en Côte-d’Ivoire ? 

Tiken : depuis le début de la guerre, on ne maîtrise plus rien. Je devais sortir le 24 décembre, L’africain,  et le 22,  on nous a dit qu’il était dehors, donc on ne peut pas vraiment l’arrêter. Nous (Manu Dibango, Tiken Jah, Richard Bona, Youssou N’dour…) on n’arrive à s’en sortir que parce que l’on fait des concerts à l’extérieur. Or c’est dans nos pays que l’on doit se faire du blé et non à l’extérieur. Faudrait juste pour cela que les autorités se décident, et la piraterie n’existera plus. Malheureusement ils sont préoccupés par autres chose.

 

Tu es  venu contribuer à la lutte contre la piraterie au Cameroun, le programme t’annonçait en concert, mais on a constaté que tu n’es pas monté sur le podium pour chanter, pourquoi ? 

Tiken : parce que l’organisateur n’est pas venu me chercher. C’est un collègue et pas un organisateur de spectacle, c’est une personne qui avait une bonne volonté mais qui je pense a sûrement eu des difficultés. Tout ce que je peux dire, c’est que c’était indépendamment de ma volonté. Je ne veux rien dire sur lui parce que c’est un collègue même s’il n’a pas assuré le contrat jusqu’au bout. Et donc, on a attendu jusqu’à 23 h et il n’est pas venu. Là, on va payer notre hôtel nous même ainsi que notre billet retour pour retourner à Bamako, mais bon s’il était venu nous chercher on serait venus.

 

On sort du musical pour parler du social maintenant. D’ou est née l’idée de ton association et quelles sont à ce jour ses réalisations en Côte-d’Ivoire ? 

Tiken : Pendant longtemps j’ai fait des mains levées pour des gens en difficultés. Des amis m’ont dit de monter une association et de la laisser faire ces gestes la à ma place. Donc on a créé une école au mali, il y a une école primaire qui sera construite dans le nord de
la Côte-d’Ivoire. Tout ça c’est pour que l’argent ne sorte plus directement de mes poches. En plus je fais du reggae, donc il est normal que ce que je gagne, je le partage avec le peuple. J’essaie d’être en accord avec ce que je dis, pas seulement critiquer mais poser des actes concrets.

 

Ta vision des choses sur le VIH/SIDA ? 

Tiken : je pense que les jeunes doivent se protéger car le chemin de la vie est très long. Quand on est adolescent, on pense que c’est la fin, or les belles choses sont encore devant. Qu’on le veuille ou pas, le SIDA fait des morts partout et il faut que les jeunes sachent que c’est une réalité et qu’il peut freiner le développement. Il faudrait qu’ils se fassent dépister et une fois le statut révélé, de se protéger car le Sida ce n’est pas une blague.

 

Un conseil aux jeunes qui voudraient faire de la musique et le reggae en particulier? 

Tiken : je  leur dirai d’avoir quelque chose d’original et de particulier. Ne pas chercher à imiter. Et même si c’est le cas, trouver son originalité. Car quand tu l’as, il y aura toujours quelqu’un pour te produire. Il y a de la place pour tout le monde. L’Afrique, c’est 50 pays et on est que deux. Il suffit juste d’amener quelque chose d’original. Mais surtout d’avoir un message fort dans lequel la majorité des africains peut se retrouver.

 

Un message à la jeunesse camerounaise qui te lira ? 

Tiken : c’est le même que j’adresse à toute la jeunesse africaine. Personne ne viendra changer l’Afrique à notre place. Mais c’est cette jeunesse qui pourra la changer. On parle de corruption ? Quand la jeunesse africaine le voudra, elle n’existera plus. Politique France-Afrique, quand la jeunesse africaine le voudra, elle n’existera plus. Il suffit qu’elle s’informe, se renseigne mais surtout qu’elle soit unie. Si le peuple camerounais est uni,il pourra tout obtenir de l’état camerounais si la jeunesse camerounaise est unie puisque la stratégie de politique générale est de diviser pour mieux régner, alors les guerres inutiles entre région ne seront plus. Faut penser à l’intérêt général car cela fait 40ans que l’ont fait de l’individualisme, du régionalisme, qu’on se bat pour nos propres bien et qu’on ne s’en sort pas. Ce que je vais dire à la jeunesse camerounaise c’est de rester unie d’être au-dessus des ethnies, des partis politiques. Que chacun défende son parti ou sa tribu, mais, ils doivent pouvoir se remettre ensemble lorsque l’intérêt général est touché.

 

Tiken Jah est-il un cœur à prendre ? 

Tiken : un cœur brûlant hein !!!!(Rires) j’ai 40 ans bientôt et, il est important de penser à la stabilité et donc, j’ai quelqu’un dans ma vie mais qui reste quand même privée car plus c’est privé, plus ça dure, plus c’est mieux. Je suis même grand père déjà depuis le 25 avril 2008.

 

Merci à toi Gaëlle.

Tu nous as servi un bel entretien, et nous le consommons chaud !

Ps : juste après nous publions un entretien de Alpha Blondy . Une sorte de réponse aux propos de Tiken Jah Fakoly (ah, ah !)

 

Une tentative de mise en commun des contributions situées à des échelles d’expression diverses qui viennent enrichir le débat au sujet de la quête et l’affirmation d’une identité commune à des communautés éparses.

2 Réponses à “Concert raté de Tiken Jah Fakoly au Cameroun :  » l’organisateur n’est pas venu me chercher ».” Subscribe

  1. desosseurduweb 24 mars 2009 à 17:27 #

    Merci pour cette clarification (notamment) sur les relations entre Alpha Blondy et Tiken !

  2. getheinsjen 13 janvier 2010 à 13:27 #

    appealing answers i like it

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